François Boucher succombe aux chinoiseries
La séduction de cette toile – au double sens caché – illustre à merveille toute la fantaisie du siècle de Louis XV, fantasmant l’Asie à plaisir.De chatoyantes soieries pour des vêtements à la coupe exotique, une coiffure féminine des plus excentriques, des têtes enfantines rasées pour ne laisser que quelques touffes de cheveux, et un grand vase en porcelaine bleu et blanc en arrièreplan… Le décor de François Boucher est posé pour sa chinoiserie idéalisée, dont les protagonistes n’ont d’asiatique que des yeux légèrement en amande. À partir de la fin des années 1730, il est sans doute le meilleur ambassadeur de ce genre qui fait fureur sous le règne de Louis XV, grâce à ses tableaux et surtout ses dessins, repris en estampes et qui influencent tous les arts décoratifs. Cette toile elle-même peut être rapprochée d’un dessin conservé en mains privées, à partir duquel François Aveline le Jeune a tiré une gravure publiée par Audran. Seuls quelques détails dans la posture des personnages et le placement du vase diffèrent de notre composition. Bien qu’anecdotique et charmante, cette scène de jeu avec un chat porte un titre énigmatique, Le Mérite de tout pays, dont la signification est éclairée d’une lumière crue par les vers de Saderlet formant le sous-titre de la gravure : «Pour servir de joüet à la tendre jeunesse / Les talens de Minet sont connus en tous lieux : / Partout on en fait cas ; et ses tours de souplesse / Mettroient en belle humeur des gens plus serieux». Chacun saura lire entre ces lignes… Elles rappellent que le siècle du Bien-Aimé est aussi celui de la galanterie, dont Boucher est un espiègle représentant. Mais revenons plutôt à «l’étude habituelle du goût chinois, qui est peut-être sa passion favorite», selon Saint-Yves. Le peintre collectionne les œuvres d’Extrême-Orient, vendues «À la Pagode» de son ami marchandmercier, Edme-François Gersaint. Familier des objets d’art asiatiques, qu’il représente dans ses scènes d’intérieur entre 1739 et 1746, il l’est aussi des personnages chinois mis à la mode par Antoine Watteau sur les panneaux du château de la Muette – sans doute entre 1716 et 1721 – et qu’il a gravés pour Jean de Jullienne au tout début des années 1730. Ils l’inspireront sans discontinuer. Boucher les a réinterprétés à partir de récits de voyageurs, de statuettes en stéatite et autres peintures cantonaises, créant tout un répertoire de sujets rêvés, volontiers transposés. La «Tenture chinoise» a ainsi été tissée par la manufacture royale de Beauvais d’après ses cartons, conservés par le musée des beaux-arts de Besançon. Un exemplaire en a été offert par Louis XV à Qianlong. Gageons que l’empereur de Chine a lui aussi trouvé très exotique la cour qui y est représentée.
MERCREDI 13 DÉCEMBRE, SALLE 13 - HÔTEL DROUOT. AUDAP & ASSOCIÉS OVV. CABINET TURQUIN.