Un peu de petite histoire avant la grande histoire de la diplomatie française… Destinés à la collation légère du matin, apparus avec la mode des boissons exotiques, les « déjeuners » sont très tôt produits à Sèvres. L’usage en est bien établi, quand, le 31 janvier 1835, le déjeuner de l’« Éloge de la rose » entre au magasin de vente de la manufacture. Mise à mal pendant la Révolution française, cette dernière a entamé une profonde renaissance depuis la nomination à sa tête, en 1800, de son nouveau directeur Alexandre Brongniart (1770-1847). Fils de l’architecte Alexandre Théodore Brongniart, c’est un ancien élève de l’école des Mines, à la fois chimiste, minéralogiste, géologue et zoologiste. Il ne se contente pas de gérer la manufacture en bon père de famille, mais la modernise et la restructure en profondeur. Ses recherches sur les émaux, la pâte et les couleurs préludent à la publication, en 1844, de son monumental Traité des arts céramiques. Illustrant ce nouvel âge d’or, des formes inédites sont imaginées par les sculpteurs modeleurs, tandis que les peintres et décorateurs sont mis à contribution pour créer des décors toujours plus ambitieux, véritables planches du savoir sur porcelaine. Le déjeuner de l’« Éloge de la rose » témoigne à la fois de cette volonté encyclopédique et du goût pour l’Antiquité, entretenu au sein de la manufacture par le don, sous Louis XVI, de la collection de vases grecs de Vivant Denon. Orné de rosiers encadrant des « portraits en camée d’écrivains qui ont chanté les roses », il comprenait à l’origine un grand plateau ovale de première grandeur décoré par Leguay d’après Girodet ainsi qu’une théière, un pot à sucre, un pot à lait, quatre tasses et leur soucoupe, de forme Brachard (du nom du sculpteur qui l’inventa), inspirée de la céramique grecque classique. Comme le voulait l’organisation de la manufacture, des artistes spécialisés dans une tâche précise, tous descendants d’illustres familles travaillant à Sèvres, oeuvrèrent au décor des pièces de forme. Aux pinceaux délicats du peintre de fleurs Pierre Antoine Sinson fils revint ainsi de réaliser les différents rosiers, dont le nom est chaque fois précisé ; à ceux de Charles-Antoine Didier fils, réputé pour ses médaillons, ses profils à l’antique et ses portraits façon camée, celle des figures des écrivains. Hilaire-François Boullemier fils réalisa les magnifiques dorures et Pierre Riton, peintre et doreur, les ornements.
La véritable « rosamanie » qui s’était emparée de la France et de l’Europe dans ces premières décennies du XIXe siècle éclot ainsi sur chacune des pièces du déjeuner. On y voit fleurir les sujets à la mode dans les jardins, tels les cent-feuilles, le mousseux, le pompon ou encore le rosier de Provins, la plus ancienne variété européenne connue, que Thibault IV, comte de Champagne, aurait rapportée d’Orient à son retour de croisade. Le rosier de Cels rend hommage à la célèbre famille d’horticulteurs de la monarchie de Juillet. C’est en effet dans les serres créées par Jacques Philippe Martin Cels (1740-1804), ruiné par la Révolution et reconverti dans la culture de plantes exotiques, que Redouté venait travailler et que naissaient alors les plus belles variétés de roses hybrides... La galerie de portraits en camée éclaire ce répertoire botanique d’une perspective humaniste. Guillaume de Lorris, sur la théière en compagnie du poète grec Anacréon, est l’auteur du Roman de la rose avec Jean de Meung, portraituré quant à lui sur une des tasses. Clémence Isaure, patronne légendaire des Jeux floraux de Toulouse – le plus ancien concours de poésie d’Europe –, et René d’Anjou – prince mécène et lettré – trônent sur le pot à sucre. Pierre-Joseph Bernard a les honneurs du pot à lait : ses vers galants étaient si appréciés au XVIIIe siècle que Voltaire l’avait baptisé l’« Anacréon de la France »... Dans cet univers courtois et poétique, où il est doux de prendre son thé du matin, se distingue, seul sur sa tasse, Nicolas Monardès (v. 1493-1588). Médecin botaniste espagnol, c’est l’un des premiers à avoir étudié les plantes rapportées du Nouveau Monde.
En 1838, sous le prétexte de célébrer l’avènement de Louis-Philippe, Mohammad Chah Qajar délègue à la cour de France son ambassadeur Mirza Hossein Khan. Menacée par la Grande-Bretagne et la Russie, ses alliés traditionnels, la Perse veut renouer les relations franco-iraniennes, initiées par Napoléon mais interrompues par les traités de Tilsit. Favorable à ce rapprochement, Louis-Philippe envoie l’année suivante une ambassade française en Perse, menée par le comte Félix-Édouard de Sercey. Dans la grande tradition des cadeaux diplomatiques en sèvres, ambassadeurs eux aussi de l’excellence française, le déjeuner de l'« Éloge de la rose» connaît enfin son heure de gloire. Placé sous le double signe d’une rose et de la poésie, il ne peut que faire écho au raffinement de la civilisation perse. Louis-Philippe l’achète à la manufacture pour la somme importante de 7 650 F et le choisit pour être offert au Chah. De sa longue pérégrination orientale, le déjeuner de l'« Éloge de la rose» n’est pas revenu indemne sur le marché français. Il a perdu son plateau, une tasse et toutes ses soucoupes ; à l’image de la rose de Cassandre chantée par Ronsard, quelques fêlures ont terni la beauté de sa première jeunesse. Seront ainsi dispersés séparément le pot à sucre (1 000/1 500 €), trois tasses A.B (500 à 800 € pour une paire et 1 500/2 500 € pour la troisième), un pot à lait Brachard (6 00/8 000 €) et une théière Brachard. L’un des mérites de cet ensemble est assurément d’avoir gardé la mémoire d’une diplomatie portée par des princes éclairés, à l’opposé des tonitruances et fracas du monde actuel.
Théière Brachard, à décor façon camée des portraits de Guillaume de Lorris et d’Anacréon, encadré de rosiers légendés sur le col, dans un entourage d’une riche ornementation de rinceaux, palmettes, branches feuillagées et rosaces en or, frise de grecques sur le col, l’anse et le déversoir à fond or, marqué en bleu de Sèvres « 32 » et étoile dans un médaillon, en or, 1832, h. 21 cm.
Estimation 10 000/15 000 €
Jeudi 18 juin, salle 14-15 – Hôtel Drouot. Audap & Associés OVV. M. Froissard.
La Gazette Drouot, n° 22 du 05 juin 2026, p. 28-30, par Jeanne Faton.