Les jades d’exception d’une collection française

Le jade : peu de matières exercent une telle fascination auprès du peuple chinois. La beauté de son poli, la douceur de son toucher, sa sonorité musicale lui ont valu d’être paré des cinq vertus morales prisées par les confucianistes : bonté, rectitude, sagesse, courage, pureté. Les fouilles archéologiques ont par ailleurs confirmé son importance dans les rituels funéraires dès le Néolithique. Par son caractère imputrescible, le jade était en effet destiné à préserver les corps des défunts de toutes les pourritures du corps et de l’âme. Pour les taoïstes, son absorption sous forme de poudre ouvrait même les portes de l’immortalité ! Bien des siècles plus tard, sous le règne de l’empereur Qianlong (1735-1796), la dévotion des Chinois pour la pierre sacrée aux mille vertus demeurait intacte…
C’est donc un ensemble d’une qualité exceptionnelle que ces douze pièces de jade, collectionnées à la fin du XIXe siècle par une famille d’aristocrates français et dont les descendants préfèrent garder l’anonymat. 

« L’empereur Qianlong était un grand amateur d’art et adorait ce type d’objets. Aux côtés des pièces de commande réalisées par les ateliers impériaux, il collectionnait des jades des époques archaïques. Sous son règne, on assiste à un véritable âge d’or du jade. Au XVIIIe siècle, les qualités requises pour les pièces d’exception étaient une couleur pure, proche du blanc et dénuée d’inclusions, à la différence des jades d’époque Ming qui étaient plus foncés et plus rustiques », précise Alice Jossaume, qui assure l’expertise de cette vente. Peu de souverains montrèrent en effet un tel attrait pour les arts décoratifs que l’empereur Qianlong. Poète, calligraphe et peintre accompli, cet homme raffiné était soucieux de promouvoir et de développer la culture chinoise dans tout l’Empire, et même hors de ses frontières. C’est dans ce contexte d’émulation artistique qu’il faut sans doute appréhender pleinement ces pièces en jade, dont la forme et les usages témoignent du luxe et du raffinement inouï de la Chine sous le règne de Qianlong. Faisant preuve de virtuosité technique, les ateliers impériaux n’en excellaient pas moins à reproduire des modèles hérités des époques lointaines. En témoigne ce brûle-parfums (8 000/12 000 €) reprenant la forme d’un fangding (récipient en céramique typique de l’époque des Shang et des Zhou de l’Ouest) et orné, sur les côtés, de masques propitiatoires de taotie. C’est un naturalisme exquis que distille au contraire une charmante boîte en forme de grenade (6 000/8 000 €), et sur laquelle s’est délicatement posé un insecte. « Cette pièce a été sculptée dans un seul bloc de jade, aussi ses deux parties (la boîte et la tige charnière) sont-elles indissociables l’une de l’autre. C’est d’une virtuosité absolue », souligne avec enthousiasme Alice Jossaume. Une plaque de ruyi (800/1 200 €) accueille, quant à elle, un décor d’apparence bucolique : un couple de daims (symboles de longévité) évolue dans un paysage de pins (symboles d’immortalité) et est survolé par deux chauves-souris (incarnations du bonheur). « Ce type d’objet était généralement offert par l’empereur aux hauts fonctionnaires en signe de reconnaissance », précise Alice Jossaume. Objet du lettré par excellence, un lave-pinceau d’une rare délicatesse (4 000/6 000 €) épouse de son côté la forme d’une pivoine, qui n’est autre que la « reine des fleurs » en Chine, symbole de richesse, de chance et de prospérité. Là encore, le raffinement se glisse dans le moindre détail, comme le montre le bourgeon tout juste en train d’éclore que l’on découvre sur le côté. La même veine naturaliste se devine dans ces charmantes statuettes animalières, dont l’une représente un canard tenant dans son bec une branche de lotus (300/500 €), l’autre un chien se léchant consciencieusement les pattes (400/600 €). Les amateurs de scènes religieuses lui préféreront peut-être cette effigie de luohan, l’un des disciples de Bouddha, vêtu de sa robe monastique et brandissant de son bras gauche levé un attribut, hélas disparu. « En raison de cette lacune, son estimation tourne autour de 800/1 200€ », souligne Alice Jossaume.

Le clou de cette vente demeure néanmoins le pique-cierge vraisemblablement réalisé, d’après les archives du palais, après la cinquième année du règne de Qianlong (1740). « À l’heure actuelle, on ne connaît que deux exemplaires comparables, l’un identique conservé au National Palace Museum de Taipei, l’autre avec un pied en forme de dragons stylisés, conservé au Palace Museum à Pékin », est-il précisé dans le catalogue. Investi d’une grande importance symbolique, cet objet rituel accompagnait chaque année la cérémonie du Ming chuang kai bi (littéralement « ouvrir le pinceau devant la fenêtre lumineuse »), au cours de laquelle l’empereur allumait la bougie du pique-cierge, buvait du vin Tusu dans la coupe, puis écrivait des formules de bon augure pour apporter l’harmonie et la sérénité dans le gouvernement et parmi le peuple. En raison de son extrême rareté, cette pièce, que l’on voit représentée sur des peintures conservées au Palace Museum de Pékin, est estimée autour de 30 000/50 000€.

Chine, époque Qianlong (1736-1795). Pique-cierge en jade (néphrite) céladon, la partie inférieure en forme de vase entouré de trois feuilles stylisées le supportant, surmonté de la tige sculptée de feuilles stylisées. La partie supérieure en forme de deux feuilles polylobées comportant l'inscription «Yu zhu chang tiao, Qianlong nian zhi» en zhuanshu, h. 24 cm.
Estimation : 30 000/50 000 €

Vendredi 19 juin, salle 14-15 – Hôtel Drouot. Audap & Associés OVV. Cabinet Portier & Associés

La Gazette Drouot, n°21 du 29 mai 2026, p. 40-42, par Bérénice Geoffroy-Schneiter.